C comme... Cacophonie

Mis à jour : 17 déc 2018





C comme... Cacophonie


par Eléa Noyant


Lettre aimée : C

La lettre C et les odeurs, les odeurs de la lettre C.

C comme « la Corse ». Son odeur m’assaille du haut de la passerelle de l'avion : celle du tarmac chauffé à blanc répondant aux vapeurs de maquis et de figuier. L’odeur de sa terre brûlée par le soleil et celle de ce vent qui sent la Méditerranée, m’ont davantage marquée que ses paysages.

C comme « Carotte ». C’est la sensation des mains pleines de terre dans le potager, l’odeur de sa chair râpée si particulière, fraîche et verte, assaisonnée à l'Arôme Maggi et au citron par mon grand-père. La carotte c’est aussi ses graines d'ombellifère, cette matière première à l’odeur poudrée et irisée, qui conduit les nez avertis dans le sillage du parfum Dior Homme.

C comme « Castoreum ». Une matière emblématique de l’histoire du parfum, extraite des glandes du castor, aujourd’hui interdite pour des raisons éthiques évidentes, dégageant des essences de cuir, de charogne et de fumée, et qui, subtilement, suggère des notes fruitées de prunes et de fruits secs en arrière-plan.

C comme « Crotte ». Une référence qui met tout le monde d’accord. Celle de la couche de bébé, la chaleur de celle du chien à travers le sac plastique. L’odeur des crottes de chamois séchées sur les pierres plates d’un sentier de montagne, celle du crottin fumant sur un chemin de halage ou amassé entre deux champs de betterave, et celle voluptueuse de l’étable pendant la traite.

Malgré ces souvenirs instantanés autour de la lettre C qui ont stimulé mon imagination ces derniers jours, il semblait qu’aucun d’entre eux ne parvenait à la hauteur de mon brief de départ : parler de concepts d’odeurs, d’un sujet au sens large. Après ces instants de confusion, c’est bien l’instant présent qui finit par me décider.

J’étais assise à l’arrière d’un TGV surpeuplé un dimanche de chassé-croisé, plus précisément refoulée dans le local à vélos, l’oreille quasiment collée à la bouche d’aération qui me transmettait directement le crissement métallique des rails. Je crois que tout est dit, que tout est là, mais ce sont les pleurs lancinants d’enfants privés de sieste et qui pourtant veulent jouer qui achevèrent la partie. Le pire ne déçoit jamais.


La cacophonie (nom féminin), est issue du grec κακοφωνία.

Kakophōnía, de kakos, (« mauvais »), et phōnḗ (« voix », « son »).

Rencontre de mots, de syllabes, de sons désagréables ou ridicules.

Effet désagréable produit par des instruments qui jouent, des voix qui chantent sans accord, sans harmonie.


De longues minutes crispantes, blanches comme un ciel après une explosion nucléaire ont fait place à un moment de calme inespéré, le temps d’un arrêt en gare. Les enfants se sont tus, comme sidérés. Une idée a germé timidement, émergeant du chaos, de l’amas d’acier qui a cessé pour un temps de me vriller le cerveau. Pourrait-on parler de cacophonie olfactive ? Quelles odeurs, combinées dans un jus, pourraient atteindre le degré de malaise que je viens de vivre si ce ne sont les quarante et une huiles du spray Puressentiel ?

C’est en me rappelant une discussion avec une évaluatrice la semaine précédente que la situation s’éclaircit soudain. Je servais de peau (1) pour de nouvelles soumissions lorsqu’en sentant mon poignet elle fronça les sourcils : « Il y a un contre-accord, là, ça ne va pas. »

Un Contre-accord ? Une Cacophonie – une assonance en C, une dissonance d’odeurs.

Dans mon imaginaire, il y a des parfums ronds, aux matières premières si bien accordées qu’elles ne forment qu’un, des parfums triangulaires, aux notes de fond imposantes et à la tête jaillissante, des parfums acérés et d’autres plats, sans relief. Certains sont animés, dansent, jubilent et d’autres sont figés, comme prisonniers de leur ombre. Puis il y a ceux qui nous agressent, qui nous veulent du mal et ceux avec lesquels on se sent bien, en accord avec soi, presque galvanisé. Il y a des parfums laids, dépressifs, alors que d’autres nous rendent heureux, nous donnent envie de les mordre avec fougue ou de les frotter contre nous.

Bien sûr on croise aussi le chemin de parfums démystifiés, usés car trop sentis, vaporisés à outrance, qui saturent à eux-seuls l’espace respirable d’une rame de métro. Des parfums tellement collants et poisseux qu’ils ne vous lâchent plus, des overdoses indigestes. Et puis d’autres, qui nous attachent à quelqu’un par des liens presque inconscients.

Il y a semble-t-il des parfums créés avec justesse, avec audace ou avec simplicité.


[...]


Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.


II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

— Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,


Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Charles Baudelaire, Correspondances


Et puis il y a les autres : les parfums contrariés.

Je les appelle « ovnis bizarroïdes » ou « étranges créations ». Ce sont des parfums aux cris stridents, ce sont des envolées arythmiques, des partitions ponctuées de fausses notes, aux formes difficilement descriptibles, disharmonieuses.

Ils font l’effet d’un verre de jus d’orange après le Colgate, de l’Axe Temptation qui tente de couvrir trente-six heures de transpiration, de l’odeur du chocolat qui s’égare à flirter avec la menthe chlorophylle d’un After Eight…


C’est en repensant à une campagne publicitaire de la marque de chips Lay’s (2) que j’avais trouvée très amusante il y a quelques années, que m’est venue l’idée de répondre à ce sujet en faisant un appel aux contre-accords.

Je me suis baladée dans les couloirs parfumés de maisons de créations et j’ai demandé à quelques-uns des radars olfactifs ambulants de me raconter leur pire cacophonie olfactive.



En voici quelques extraits à explorer :

« Quand j’ai appris à formuler à l’école, on commençait par des accords très simples, entre six et dix matières maximum, une fleur ou un fruit à reconstituer par exemple. Puis une fois qu’on est plus avancé, on nous demande de faire un schéma, c’est à dire d’assembler les accords. Je me suis retrouvée avec des créations assez originales, qui étaient assez souvent des contre-accords. Je dirais que ma première eau de Cologne était le pire contre-accord que je n’ai jamais senti. On devait créer une cologne moderne en utilisant un schéma de cologne classique et en ajoutant en fond notre accord ambré. Et puis là il s’agit vraiment d’un jeu de hasard des proportions, un petit peu par ci, un petit peu par là. Oh mon dieu. C’était horrible. La prof m’a demandé de repartir sur un schéma classique aromatique hespéridé étant donné le manque d’harmonie évident de mes premiers essais. »

Célénie, evaluation team


« Le pire contre-accord pour moi c’est l’association des aldéhydes (3) et des bois ambrés (4). En fait, la classe de molécules qui me rebute le plus ce sont les aldéhydes, elle me fait penser à l’odeur de la bile. Dans les parfums féminins je peux les tolérer. Mais quand elles sont associées à des overdoses de bois ambrés dans les parfums masculins, ça accentue les aldéhydes et là j’ai vraiment l’impression de sentir l’odeur des fluides corporels. En fait, l’odeur d’une fin de soirée un peu crado qu’on préfèrerait oublier. »

Romane, marketing team


« Le contre-accord c'est d’abord très subjectif. Mais moi c’est vraiment l'association calone / vanille, et pourtant il y a beaucoup de parfums du marché construits comme ça. C’est tellement subjectif que chaque pays a aussi ses propres contre-accords. Par exemple aux États-Unis, l’association orange / vanille on appelle ça l’effet Creamsicle dans l’industrie. C’est le nom d’une glace là-bas, à base d’orange et de vanille dont ils raffolent alors qu’ici on trouve ça super discordant. Il y a d’ailleurs quelques parfums qui s’inspirent de cette association sur le marché américain. »

Camille, evaluation team



« Pour moi, vraiment, l’odeur du contre-accord typique, c’est l’association d’une tête mandarine, les hespéridés en général mais plus particulièrement la mandarine, avec un fond oriental ambré super puissant, du type coumarine (5), vanille, maltol (6). Alors là c’est le pompon. Ce qui est très étrange c’est que c’est la construction olfactive des parfums Guerlain, qu’on appelle la Guerlinade, sont composés par une tête agrume (souvent bergamote) et un fond ambré vanillé. Ça veut vraiment dire qu’il y a des proportions harmonieuses avec lesquelles on peut avoir de très belles choses. Ma première formulation à l’école c’était un Jicky, tout à fait ce que je viens de décrire plus haut, avec en plus un côté très animal en fond, du type civette… C’est difficilement plus dissonant pour moi, et je pense que je ne m’y habituerai jamais. »

Lucie, evaluation team.

« Pour moi, le marin prête au contre-accord…il est la plupart du temps au cœur de mes dissonances. Peut-être parce que je ne l’aime pas joué en majeur à la base ? En tout cas le marin-oriental ou le marin-animal ont tendance à me perturber fortement. Mais au-delà de la note elle-même, la peau peut transformer le plus joli parfum en odeur dissonante ou inversement lui donner toute sa dimension et le rendre délicieux ! J’ai même redécouvert des ovnis de la parfumerie en les sentant sur quelqu’un, parce que tout d’un coup, sur la personne, l’accord se calmait et devenait une évidence. »

Bruno, marketing team.


« Pour moi le contre-accord c’est vraiment des notes aquatiques et des notes vanillées J’ai une sensation écœurante. Mais c’est vrai que les notes minérales et marines travaillées avec un fond gourmand arrivent de plus en plus sur le marché, ce sont des accords qui se normalisent aussi, peut-être que je m’y habituerai un jour. C’est vrai qu’il y a vingt ans, quand Angel est sorti avec son overdose patchouli et maltol, c’était presque un contre-accord pour les consommateurs. Le parfum a mis plus de sept ans à s’installer comme pilier sur le marché. Aujourd’hui c’est une référence. Les parfums Thierry Mugler ont d’ailleurs souvent cet effet, ils nous impressionnent avec leurs accords avant-gardistes et détonants pour finalement s'installer comme structures olfactives majeures. Peut-être que c’est seulement une question d’accoutumance. »

Julie, evaluation team


« Pour moi, les facettes alimentaires sont vraiment sujettes au contre-accord. Dès que ça ressort trop, j’ai l’impression de tomber dans le côté arôme de l’industrie agro-alimentaire et donc de m’éloigner de la fonction du parfum et de la beauté. Je parle plutôt des notes qui retranscrivent des odeurs d’aliments salés issues de la synthèse chimique type pain, cumin, vanilline (7), noisette, plutôt que des notes sucrées ou fruitées, faisant partie intégrante des structures des parfums d'aujourd’hui. »

Agathe, evaluation team


« Pour moi sans hésitation : le sulfurol et les aldéhydes. Ce qui me dérange dans le sulfurol c’est son odeur de lait chaud, un peu comme la couche de lait qui apparait quand on le fait trop chauffer. Peut-être que cela m’écœure car je n’aime le lait de manière générale, ni chaud ni froid. Et puis les aldéhydes, c’est leur coté strident, vertical et très agressif qui me monte au cœur. Les deux ensemble, ce serait un peu le combo fatal pour mon nez. »

Lara, marketing team



Ces témoignages m’ont permis de réaliser à quel point la subjectivité entrait en compte, bien que nous soyons globalement dérangés par les mêmes associations, que nous qualifions de « malheureuses » (odeurs marines et vanillées ou hespéridées et ambrées).

Peut-on apprécier un accord jamais senti, au premier coup de nez ? L'entraînement de notre organe olfactif ne joue-t-il pas un rôle majeur ?

Quinze années, c’est le temps qu’il m’a fallu pour enfin apprécier les huîtres à leur juste saveur. Quinze réveillons où je fus mise au défi par mes cousins d’avaler sans broncher la texture iodée de l’huître sans défense.

Combien de temps faudra-t-il au parfum Aura de Thierry Mugler, avant de hisser son accord camphré - plante médicinale / animal, ovni de notre ère olfactive, au top des ventes ?

Le contre-accord d’une époque ne devient-il pas l’accord ordinaire, car rendu classique, de l’époque suivante ? Les contre-accords ne seraient-ils pas propres à chaque culture et à chaque chapitre de la longue histoire du Parfum ?

Ce sont autant de questions qui restent en suspens aujourd’hui. Cependant, mon oreille reste à l’écoute des bruits de couloirs racontant les associations antipathiques des accords parfumés.


Eléa

Passionnée de parfums et de leurs effets encore inconnus et mystérieux sur le corps et l’esprit, je travaille pour le service marketing d’une maison de création et contribue à la communication et aux relations commerciales du Journal d’un Anosmique.


PS : Pour ceux qui se demandent toujours pourquoi le jus d’orange est si dégoutant après l’utilisation du dentifrice, voici un article qui pourrait vous éclairer : "Pourquoi le dentifrice donne-t-il mauvais goût au jus d'orange ?"


Notes : 1 - « Être une peau » dans les maisons de créations c’est tester les parfums sur la peau, essentiellement sur les bras, avant de les envoyer au client. Le rendu sur mouillette par rapport à celui sur peau est parfois très différent. C’est aussi le cas entre différentes peaux. Celles des hommes ou celles des femmes par exemple.

2 - Lay's a confié le soin aux internautes de choisir eux-mêmes le prochain goût des chips Lay's, ce qui a donné des associations pour le moins surprenantes. La campagne s’intitulait « Do Us A flavor ». Il y avait notamment eu des plaisanteries du genre : « Pepperoni & Dog Fart »… 3 - L'aldéhyde donne de la puissance, de la brillance et du volume aux compositions florales. On reconnaît généralement la famille aldéhydée à son odeur métallique, chaude, grasse et un peu orangée. L'aldéhyde a une senteur à la fois atmosphérique, intense et glamour. Sans la facette aldéhydée, il n'y aurait sans doute jamais eu de Chanel N°5. 4 - Les notes « bois ambrés » ou notes « ambrés secs » sont une classe de molécules créées par synthèse chimique. Elles s’inspirent des qualités de l’ambre gris et soutiennent les notes boisées. Ils offrent des tonalités chaudes, puissantes et envoûtantes, permettant des ténacités très fortes (plusieurs dizaines d’heures) aux parfums qui en contiennent.

5 - Coumarine, son nom vient en fait du coumarou, un arbre tropical sur lequel pousse la fève tonka. La fève contient une importante quantité de coumarine, bien qu’aujourd’hui, son utilisation dans la parfumerie provienne de la synthèse chimique. On lui trouve une odeur de vanille et d’amande, mariée au foin coupé, au tabac blond ou à la paille séchée. Elle constitue la note de fond de nombreux parfums orientaux, et est l’un des ingrédients indispensables de la note fougère.

6 - Le maltol, ou etyhl-maltol, son dérivé plus puissant, sont utilisés pour créer des accords gourmands. Son odeur est souvent décrite comme proche de celle du caramel, de la barbe à papa, de la praline. On le retrouve en overdose dans des parfums comme Angel, Lolita Lempicka, La vie est belle,…

7 - La vanilline est, parmi les multiples composants de l'arôme naturel de la vanille, le plus important et le plus caractéristique. Elle représente 0,75 % à 2 % de la masse de la gousse. Aujourd’hui produite par synthèse chimique, elle est utilisée en majorité dans les arômes alimentaires, comme dans la célèbre Danette « à la vanille », par exemple.


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